L’immigration clandestine dans les pays en développement : cas du Maroc

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Intitulé de l’article

 

L’immigration clandestine dans les pays en développement : cas du Maroc 

Auteur : Mme. Mikdam Zineb   

:Etablissement 

Université Moulay Ismail – Meknès (MAROC)

Faculté des Sciences Juridiques Economiques et Sociales 

E-mail : mikdamz@yahoo.com

Tél : 0660 39 51 55  

Introduction 

Le Maroc peut être considéré un territoire migratoire important, qui accueille des  flux migratoires relativement importants en provenance de certains pays européens, devenu ainsi un foyer d’immigration principalement à destination des pays de l’Union Européenne, considéré, depuis les années 60, un phénomène sociétal majeur.

En fait, de par sa situation géographique, le Maroc connaît un fort mouvement de flux migratoires en provenance des pays subsahariens et à destination de « l’Eldorado européen ». Force est de constater cependant que le transit se transforme assez souvent en séjour forcé plus ou moins long dans des conditions difficiles[1].

De ce fait, l’immigration clandestine, au Maroc, continu, de susciter plusieurs controverses, car depuis l’indépendance du Maroc, ce dernier a conclu des accords de coopération, portant surtout sur le domaine économique et commerciale : préférences commerciales, l’aide au développement… . Ces accords n’ont cessé de se développer avec le temps, suivent le contexte des relations, et événements internationaux et régionaux, et qui tenaient toujours compte du phénomène d’immigration clandestine et des droits de l’homme.

I/ Le problème de l’immigration clandestine au Maroc : Etats des lieux

L’immigration clandestine au Maroc à destination de l’Europe a débuté sous le protectorat. En fait, en 1950, le nombre des marocains ayant immigré en France de manière clandestine a atteint 12.000 personne, parmi un stock global de 16.000 immigrés, soit un taux de migrants en situation irrégulière de 7% du total[2]. Et à la veille de l’indépendance, on comptait 85 000 Espagnols dans l’ex-zone Nord et 50 000 étrangers dans la zone internationale de Tanger. Mais ces flux concernaient également d’autres pays, et la population européenne a commencé à quitter le pays et la tendance a été soutenue durant les années 60, 70 et 80 comme suit :

Année 1936 1952 1960 1971 1982 2002 2004
Nombre 265 000 529 000 395 883 111 909 61 935 60 841 51 435

Source : La Grande Encyclopédie du Maroc. Vol. Géographie Humaine

 

En fait, les causes d’ordre économique figurent parmi les principaux facteurs générateurs de l’émigration clandestine, accompagnées d’une croissance démographique importante à laquelle s’ajoute la proximité géographique de l’Union Européenne. Le tout constituant les éléments nécessaires pour créer une Méditerranée source d’immigration clandestine[3].

Au Maroc, divers voies sont empruntées par les candidats à l’émigration clandestine pour accéder à l’Union Européenne.

D’ailleurs, le mouvement migratoire marocain à l’étranger peut être déterminé selon quatre périodes distinctes :

  • Une première période située entre les deux guerres, et il s’agit des premières tentatives de l’immigration collective organisée. Cette période est marquée par une immigration des travailleurs originaires des régions de Sud et du Rif, recrutés sur contrats, affectés principalement pour une durée temporaire aux usines d’armement, aux mines et au secteur agricole.
  • Une deuxième période qui a débutée au lendemain de la deuxième guerre mondiale jusqu’à l’arrêt de l’immigration décidé par certains pays d’accueil à cause du ralentissement de leur croissance économique au début des années 70. Durant cette période l’immigration était considérée comme un produit marocain d’exportation et un choix stratégique et structurel pour limiter les pressions démographiques, économiques, politiques et sociales.
  • Une troisième phase, de 1974 à 1985. En fait en 1974, le ralentissement de la croissance économique conduit les pays d’accueil à mettre fin à l’immigration, sauf dans le cadre de regroupement familial et de demandes spécifiques émanant d’employeurs. C’est ainsi alors que l’immigration a connu des mutations profondes dans sa structure, sa composition, ses difficultés, ses revendications, et son évolution.
  • Une quatrième phase qui a commencé de 1985 à nos jours. Les fondements des accords de Schengen I (1985) et de Schengen II (1990) remontent à 1984 et visent l’abolition des formalités de douane et de police quant aux frontières internes des états membres. En 1985, les accords de Schengen I impliquaient seulement cinq pays : Belgique, Pays Bas, France et Allemagne. En 1990 s’y joint l’Italie. L’Espagne et le Portugal viendront en 1991 et la Grèce en 1992[4].

D’ailleurs, de nouveaux profils d’émigrés clandestins sont apparus, et qui se caractérisent par quatre paramètres :

* Le sexe: de nos jours la migration clandestine, est devenue mixte, puisque les femmes tentent l’aventure dans les mêmes conditions difficiles que les hommes. Il est devenu donc très fréquent que des femmes empruntent ces embarcations de fortune avec des hommes pour traverser le détroit.

* L’âge : des enfants mineurs émigrent aujourd’hui en se cachant dans des camions remorques, sous des cars ou dans des containers, ainsi leur présence est devenue remarquable dans certaines villes en Espagne (Madrid, Barcelone,…) et en Italie (Milan, Rome,…).

Ces petits candidats à cette forme de migration sont souvent des enfants abandonnés ou des enfants qui travaillent et qui ont tendance à incuber le projet d’émigrer.

* Le niveau d’instruction : auparavant, les candidats à l’émigration clandestine étaient souvent des personnes analphabètes ou ayant un niveau de formation professionnelle généralement bas, plus que les diplômés et des lauréats d’écoles de formation professionnelle. Ces diplômés occupent, dans les pays d’accueil, des emplois se situant au bas de l’échelle sociale comme la cueillette des tomates ou des fraises, ou encore le petit commerce et « autres petits jobs » sur les plages espagnoles.

* Les régions d’origine : Les candidats à l’émigration clandestine sont originaires non seulement du Maroc, mais également des autres pays du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne, nonobstant, le Maroc est devenu un espace de transit et a tendance à devenir un pays d’immigration[5].

En fait,  la présence la plus visible au Maroc est celle des Subsahariens. Le Maroc est devenu donc un espace de transit et a tendance à devenir un pays d’immigration, où les jeunes Subsahariens des deux sexes traversent le désert par différents moyens pour arriver au Maroc, afin de terminer ce périple dans un pays de l’Union Européenne.

Cette présence subsaharienne est devenue remarquable au Maroc, où le nombre de ces migrants varie entre 10 000 et 20 000 selon l’Organisation internationale pour les migrations[6].

Les flux migratoires clandestins provenant d’Afrique subsaharienne

Source : H. Parmentier, ENS-LSH (2013)

 

 

D’après une enquête menée par AMERM[7] en 2007, les ressortissants du Nigeria demeurent les plus nombreux (15,7%) suivi en seconde position par les Maliens (13,1%). Viennent ensuite, les Sénégalais (12,8%), les Congolais (10,4%), les Ivoiriens (9,2%), les Guinéens (7,3%) et les Camerounais (7%). Puis, et en nombre plus restreint, les Gambiens (4,6%), les Ghanéens (4,5%), les Libériens (3,8%) et les Sierra Léonais (3,1%). L’enquête a également permis de relever la présence de migrants de treize autres nationalités que celles susmentionnées dans des proportions relativement moindres.

De même, l’âge des migrants Subsahariens en transit au Maroc varie entre 15 et 47 ans. L’âge moyen se situe à 27,7 ans. Cet âge reflète une pyramide d’âge jeune, puisque l’écrasante majorité des migrants, soit 95,4%, ont moins de 36 ans. Par tranche d’âge, la grande majorité, soit 66,1%, est âgée de 26-35 ans. Un peu moins du tiers, soit 28,6%, sont âgés de 18-25 ans. En revanche, seulement 4,6% sont âgés de plus de 36 ans. Enfin, il faut signaler que les mineurs âgés de 15-17 ans sont très peu nombreux (0,7%)[8].

L’une des caractéristiques remarquable de cette migration est le niveau d’éducation élevé des migrants, ce qui tranche avec l’image classique du migrant clandestin sans niveau d’instruction : 48,5% ont un niveau supérieur au primaire, 32,4% sont de niveau secondaire et 16,1% sont de niveau supérieur. Ceux « sans niveau » d’instruction représentent moins du tiers des migrants (31,7%).

Les sans profession représentent 24% de l’échantillon, alors que les 76% restants se répartissent entre différentes professions dont les plus importantes sont : les employés (20%), les commerçants et intermédiaires commerciaux et financiers (16%), les manœuvres non agricoles, manutentionnaires et travailleurs des petits métiers (10%), les exploitants agricoles, pêcheurs et forestiers (10%), les ouvriers et manœuvres agricoles de la pêche (9%), les artisans et ouvriers qualifiés des métiers artisanaux (7%)[9].

II/ Les efforts déployés par le Maroc pour la lutte contre l’immigration clandestine

 

A delà de sa position géographique, le Maroc subi de plein fouet cette nouvelle forme d’émigration irrégulière basée, sur des réseaux structurés agissant en interférence avec des filières connexes, ce qui donne naissance à une forme de criminalité transfrontière difficilement maîtrisable, porteuse d’un danger potentiel pour le Maroc.

    Dans le cas des relations entre l’UE et les différents pays de la méditerranée, notamment le Maroc  et, malgré la dimension régionale de la politique européenne en matière de migration qui commence à se construire, les politiques étatiques restent prédominantes de nos jours[10].

Notons que la politique européenne, a pris en considération les mesures de lutte contre ce phénomène, en vaillant au respect des principes des droits de l’homme. Toutefois, elle est convaincue de l’importance de renforcer le dialogue avec ses partenaires Sud, dans le cadre du processus de Barcelone ou dans celui de la nouvelle politique de voisinage, et plus précisément avec le Maroc.

En effet, dans le cadre du plan d’action UE-Maroc, une importance cruciale a été accordée à «la gestion efficace des flux migratoires, y compris la signature d’un accord de réadmission avec la Communauté européenne »[11]. S’inscrivant dans cette logique,  plusieurs moyens sont prévus dans ce plan d’action UE-Maroc, tel que, la     poursuite des « échanges d’information sur les questions de migration légale dans le cadre des structures existantes,  réalisation des projets trilatéraux et multilatéraux dans une perspective de synergie entre la migration et le développement, observation et analyse du phénomène migratoire, prévention et lutte contre la migration illégale vers et à travers le Maroc, échange d’information et dialogue sur la migration illégale, et soutien à la prévention de la migration illégale, appui à la mise en œuvre de la stratégie de lutte contre l’immigration illégale, notamment par le biais de la coopération avec la Direction de la Migration et de la Surveillance des Frontières, développement d’une synergie de coopération régionale pour la prévention de la migration illégale, amélioration de la coopération concernant la réadmission des ressortissants marocains, des apatrides et des ressortissants de pays tiers, conclusion et mise en œuvre d’un accord de réadmission équilibré avec la Communauté Européenne, développement de la coopération dans le domaine des visas[12].

Dans ce sujet, l’instrument européen de voisinage a porté également sur la gestion frontalière efficace et l’encouragement de la coopération dans des domaines tels que la justice et les affaires intérieures, notamment le droit d’asile et la migration.

Dans le même sens, et s’agissant du partenariat Maroc- Espagne dans le cadre d’une politique de voisinage. Une coopération favorisant une logique économique pour résoudre le problème migratoire a été instauré entre ces deux pays[13].

Il nous semble alors que le Maroc, qui souffre plus que d’autres pays de l’immigration clandestine, déploie d’énormes efforts pour lutter contre ce phénomène, et ceci à travers le contrôle permanent de ses frontières terrestres et maritimes. En fait, le Maroc est devenu une destination privilégiée comme pays d’accueil ou de transit vers la rive Nord de la Méditerranée pour les flux migratoires illégaux.

De même, la prise en considération arsenal juridique moderne et des mesures administratives et judicaires ont été mis en place par Maroc pour lutter contre ce phénomène tout en veillant au respect des droits de l’Homme.

Le Maroc a également  mis en place une commission permanente avec l’Espagne au niveau des ministères de l’Intérieur, l’objectif étant de mettre en place des mécanismes communs pour le suivi des actions opérationnelles, échange d’informations et d’officiers de liaison, opérations conjointes et concertées entre les forces de sécurité des deux pays.

Dans le même esprit, sont engagées des négociations pour la conclusion d’un accord de réadmission avec le Maroc, de ses ressortissants séjournant irrégulièrement sur le territoire de l’Union et des personnes ayant transité par le territoire marocain[14] .

Conclusion

 

Aujourd’hui l’immigration se trouve au centre des défis que le Maroc doit surmonter. Nous constatons en fait  la forte propension à émigrer chez la jeunesse.  La communauté marocaine à l’extérieur est forte de plus de trois millions de personnes, donc un Marocain sur dix vit actuellement à l’étranger.

Cette communauté a évolué à la fois sur le plan quantitatif et qualitatif. Elle est devenue multiple et cette multiplicité s’exprime dans plusieurs paramètres: l’âge, le sexe, la région d’origine, le pays de destination, le degré d’intégration, et aussi le niveau d’instruction.

S’inscrivant dans cette logique, le Maroc est également concerné par les mouvements migratoires, en tant que pays émetteur de flux à destination de l’Europe et en tant que territoire de transit de flux migratoires vers les pays traditionnels d’immigration. En fait, l’accroissement de l’émigration clandestine et l’idéologisation de la problématique de la sécurité ont progressivement eu pour conséquence de réduire en grande partie le débat sur la question migratoire à la question de la migration clandestine[15].

De nos jours, le Maroc est appelé alors à assurer les conditions favorables d’efficacité institutionnelle pour faire face à l’immigration clandestine, et mieux connaître la réalité migratoire et engager des études en partenariat avec les associations spécialisées, les experts, les universitaires du Maroc et des Marocains expatriés.

:Bibliographie 

 

  • Ahmed AKELLAL ; Les motivations historiques et sociales de l’émigration marocaine ; Publications de l’Académie du Royaume du Maroc ; Rabat ; 1999
  • Mohamed KHACHANI ; La migration clandestine au Maroc ; CARIM Analytic and Synthetic Notes; Irregular Migration Series; N°50; juin 2008
  • Hicham DRIOUACH ; La question de la migration clandestine en Méditerranée : Le cas du Maroc ; Université de Salé-Maroc- 2008
  • Abdelhamid NECHAD ; Colloque International Migratoire Maghrébine : enjeux et contentieux ; Pauvreté et immigration clandestine : Cas du Maroc ; Oujda-Maroc ; le 24 et 25 Novembre 2005
  • Mohamed KHACHANI ; Les migrations marocaines vers la Belgique et l’Union européenne : regards croisées ; Publications de l’Université de Deusto ; Bilbao ; 2005
  • Houria ALAMI M’CHICHI ; La migration dans la coopération UE-Maroc entre tentative de gestion institutionnelle et pragmatisme ; Le Maroc et les migrations; Publication de Friedrich Ebert Stiftung ; 2005
  • Mohamed KHACHANI ; Projet de recherche : faire des migrations un facteur de développement : une étude sur l’Afrique du nord et l’Afrique de l’ouest ; Maroc : Migration, marché du travail et développement ; 2010
  • Abdelaziz BENCHEIKH ; L’évaluation de la politique du Maroc en matière de lutte contre l’immigration clandestine ; mémoire de fin d’étude ; ISA Maroc ; 2006
  • L’Association Marocaine d’Etudes et de Recherches sur les Migrations
  • Mohamed NACHI; Les figures du compromis dans les sociétés islamiques; Editions KARTHALA; 2011
  • Mohamed MGHARI ; La migration irrégulière au Maroc ; Centre d’Etude et de recherches démographiques ; Rabat ; 2009

[1] Khachani Mohamed ; La migration clandestine au Maroc ; CARIM Analytic and Synthetic Notes; 2008/50; Irregular Migration Series; Demographic and Economic Module ; 2008

[2] Ahmed Akellal : Les motivations historiques et sociales de l’émigration marocaine .In L’émigration marocaine. Publications de l’Académie du Royaume du Maroc. Rabat. 1999

[3] Hicham Driouach ; La question de la migration clandestine en Méditerranée : Le cas du Maroc ; Université de Salé-Maroc- 2008

[4] Abdelhamid Nechad; Colloque International Migratoire Maghrébine : enjeux et contentieux ; Pauvreté et immigration clandestine : Cas du Maroc ; Oujda-Maroc ; le 24 et 25 Novembre 2005

[5] Mohamed Khachani ; Les migrations marocaines vers la Belgique et l’Union européenne : regards croisées ; Publications de l’Université de Deusto ; Bilbao ; 2005 ; P 40

[6] Mohamed Khachani ; Ibidem ; P 6

[7] L’Association Marocaine d’Etudes et de Recherches sur les Migrations

[8] Mohamed Mghari ; La migration irrégulière au Maroc ; Centre d’Etude et de recherches démographiques ; Rabat ; 2009 ; P 9

[9] Mohamed Khachani ; Projet de recherche : faire des migrations un facteur de développement : une étude sur l’Afrique du nord et l’Afrique de l’ouest ; Maroc : Migration, marché du travail et développement ; 2010

[10] Abdelaziz Bencheikh ; L’évaluation de la politique du Maroc en matière de lutte contre l’immigration clandestine ; mémoire de fin d’étude ; ISA Maroc ; 2006

[11] Mohamed NACHI; Les figures du compromis dans les sociétés islamiques; Editions KARTHALA; 2011; P 51

[12] Site d’accès au droit de l’Union Européenne : http://eur-lex.europa.eu/legal-content; Consulté le 05/08/2015

[13] Article de Hicham Driouach ; Op.Cit

[14] Houria ALAMI M’CHICHI ; La migration dans la coopération UE-Maroc entre tentative de gestion institutionnelle et pragmatisme ; Le Maroc et les migrations; Publication de Friedrich Ebert Stiftung ; 2005

[15] Ibid